Nahla de Farouk Belloufa Entre guerre, art et désillusion
Dans Nahla (1979), Farouk Belloufa filme Beyrouth à la veille de l’effondrement, entre les éclats des balles et les éclats de rire, les chansons et les cris. Tout se déroule dans le microcosme d’une rédaction de journal, lieu où se croisent journalistes, artistes et rêveurs, figés entre la guerre qui gronde et le besoin vital d’espérer encore.
Au centre, Nahla, jeune chanteuse libanaise auréolée d’un succès fragile. Elle incarne à la fois la grâce et la blessure du Liban. Mélancolique, silencieuse, parfois perdue, elle porte en elle le désarroi d’un peuple déchiré entre modernité et chaos. Sur scène, pourtant, elle brille , sourire éclatant, voix chaude, corps vibrant, comme si le chant était son dernier refuge contre la désintégration du monde.
Autour d’elle gravitent Mahaa, son amie, Nabile, son mari docker au port, et surtout le photographe algérien, témoin étranger mais solidaire. Il représente cette présence fraternelle de l’Algérie, pays sorti de la guerre mais encore habité par la mémoire de la lutte, venu observer le drame libanais comme un miroir du sien. Sa cécité finale il perd un œil symbolise la blessure du regard, celle du témoin impuissant face à l’absurde.
Farouk Belloufa filme un Liban suspendu, un pays qui danse au bord du gouffre. Dans les bars, les cafés, les bureaux enfumés, la parole politique circule : on accuse les Palestiniens, puis on les défend, on débat du pouvoir, de la corruption, de la place des artistes dans la tourmente. Le film capte le déséquilibre d’une société fragmentée, où tout vacille, les amitiés, les idéaux, la foi en l’avenir.
Lors d’une scène marquante, un journaliste demande à Nahla si elle veut remplacer Oum Kalthoum. Sa réponse claque comme une déclaration d’indépendance :
« Je ne veux prendre la place de personne. Je ne fais que de l’art. »
Mais derrière la fierté, on devine la fragilité d’une femme en perte de repères. Quand elle s’effondre en pleurs après un concert, c’est tout un pays qui semble pleurer avec elle.
Dans sa mise en scène, Belloufa mêle réalisme politique et lyrisme poétique. Il filme la guerre non pas sur le front, mais dans les visages, les silences et les intérieurs. Les fêtes entre amis deviennent des moments suspendus, des instants d’oubli avant la chute. Puis, soudain, un coup de feu, une blessure, et la légèreté s’effondre.
La dernière partie du film, marquée par les tirs et les morts, plonge le spectateur dans la naissance de la guerre civile. Quand Nahla écoute Oum Kalthoum avant de reprendre le chant, c’est comme si la voix de la grande diva redevenait un fil de vie un appel à la résistance par la beauté.
Nahla n’est pas seulement un film sur le Liban : c’est un cri d’artiste contre la folie du monde, un miroir de la douleur arabe, un chant pour ceux qui continuent à créer même quand tout brûle.
Lamis ayachi
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