” Les Amants d’Alger” L’amour au-delà des frontières coloniales
Mohamed Ketita signe avec Les Amants d’Alger une œuvre à la croisée du mélodrame et du film historique. Derrière la passion tragique de Dahmen et Émilie, c’est tout un pan de la mémoire coloniale algérienne qui ressurgit : celle d’une époque où aimer “l’autre” relevait de la transgression.
Tout commence dans l’Alger coloniale. Fatma, domestique chez un avocat français, Lucien Demantes, emmène son petit-fils Dahmen, qui se lie d’amitié avec Émilie, la fille du maître de maison. Très vite, l’innocence des jeux d’enfants devient affection, puis amour. Mais dans ce monde hiérarchisé par la couleur et la religion, leur lien devient une faute.
À travers ce couple, Ketita filme l’interdit, l’amour comme résistance, la tendresse comme acte politique.
La mise en scène juxtapose la douceur du lien amoureux à la brutalité de l’histoire, les massacres de Sétif (1945), la ségrégation, l’humiliation du “musulman instruit”. La caméra de Ketita semble osciller entre la lumière des visages et l’ombre d’un système.
Lucien Demantes, figure ambivalente du colon “humaniste”, incarne la contradiction du paternalisme colonial : il protège Dahmen, mais ne peut imaginer qu’un “indigène” devienne son égal.
Le scénario fait basculer la romance dans la tragédie lorsque l’amour entre Dahmen et Émilie défie ouvertement la société. “L’amour n’est jamais contre nature”, dit la mère de Dahmen une phrase clé, presque manifeste.
À travers ce couple, Ketita dénonce la violence symbolique du racisme celle qui sépare les êtres au nom d’une hiérarchie inventée. Leur enfant à naître, jamais reconnu, devient la métaphore d’une Algérie future, métissée, libre, mais encore meurtrie.
La fin, profondément poétique, montre Dahmen vieilli, malade du cœur, incapable d’aimer à nouveau. Son cœur usé devient celui d’un pays blessé, tiraillé entre la mémoire de la colonisation et le rêve d’indépendance. La réapparition d’Émilie à l’hôpital scelle le destin d’un amour qui, malgré la mort, défie le temps.
Sur le plan filmique, Les Amants d’Alger joue sur le contraste entre lumière et ombre, la blancheur des intérieurs coloniaux face à la chaleur des montagnes de Kabylie. Les plans serrés sur les visages traduisent l’intensité émotionnelle, tandis que les scènes d’école, de procès ou de guerre rappellent le poids du regard social.
Ketita ne cherche pas le réalisme historique pur, mais une poétique de la mémoire, son film est un cri d’amour à la fois pour une femme et pour une patrie.
À travers cette histoire inspirée de faits réels, Mohamed Ketita redonne chair à une période souvent tue, celle des amours interdites entre colonisés et colonisateurs. Les Amants d’Alger n’est pas seulement une romance c’est une fresque de la dignité et du courage, un plaidoyer pour l’humanité au-delà des murs du passé.
Lamis Ayachi
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